Regards sur le paysage (blog)

Pour se familiariser avec notre environnement  naturel et paysagé,  une sélection de textes  et d'iconographie (contributions  des sciences et des arts)  pour découvrir et redécouvrir la nature dans tous ses états... Pour publier , contacter : arbresetpots@laposte.net. Comme  toutes les illustrations de ce site (issues de notre activté), les textes devront être inédits (ci-dessous, vue du "champ" de la pépiniére d'Arbres et Pots)

Vue du

Sommaire 

"La dalle de pierre Autobiographie d'un paysage" (publication)  

  •   "Le concert champêtre de Titien...un air qui sonne faux ?"
  •  "Pour approcher le bonsaï..."

La dalle de pierres Autobiographie d'un paysage

La dalle de pierres autobiographie d un paysage diffusion arbres et potsL' expérience authentique et esthétique d'un paysagiste sur le "terrain"

« … je lance mon premier coup de pioche contre la « galette » pour abaisser le niveau du terrain. Je l’avais construite l’année de notre installation dans ces lieux. « Construire » est un grand mot  pour désigner cet  ouvrage rudimentaire, tiré d’un amas de terre, mêlée de pierres, qui gisait à cet endroit. C’était une sorte d’estrade, recouverte sur les côtés par des pierres. J’avais pour cela sélectionné  celles qui présentaient une face plate et  qui étaient de taille suffisante pour être incrustées  à même la terre, sans qu’il soit nécessaire de les cimenter. Marqueterie à fleur de terre, de pierres grossières serrées les unes contre les autres, aux arêtes franches, captant la lumière de toutes  leurs irrégularités que je jugeais remarquables.(..) j'ai vécu un âge d'or, de fouilles et de friche, et... d'incertitudes.." Christine Marière (62 p. et 8 p; d'illustrations, Juin 2014)

 Nombre d'exemplaires limité. Prix unitaire  : 15.00 € + frais de port  France : 5.50 € : 20.50 €

                                                 Réglement par chèque bancaire

Pour commander, contacter :

Arbres & Pots Le Château, Chemin de la Grotte des Fées 73100 Brison-Saint-Innocent 

                                                        arbresetpots@laposte.net

Le concert champêtre de Titien... un air qui sonne faux ? par Jean-Baptiste Fiancette, étudiant

 

 Le concert champêtre de Titien... un air qui sonne faux ?Le musée du Louvre consacrait en 2009 une exposition sur les  maitres  vénitiens de la Renaissance : Titien, Tintoret et Véronèse, à l’époque  où la cité lagunaire et l’Italie toute entière concentraient les savoirs artistiques  et où les plus fameux peintres européens  venaient  chercher leur inspiration.  Titien est considéré comme le plus grand des trois, lui qui fut l’élève du Giorgione,  dont la paternité du tableau « le concert champêtre » (1509-1510) lui revient en partie. Titien venait alors de terminer sa formation.

Le tableau représente à première vue une scène pastorale, « champêtre » où évoluent cinq personnages : deux jeunes hommes jouent de la musique, accompagnés de deux femmes quasi-nues au premier plan ; au second plan, un  discret berger joue du violon, entouré de ses moutons, tandis qu’à l’arrière-plan, un paysage automnal vallonné suggère le contexte italien. En dépassant la scène de genre, on découvrira une toile plus chargée de sens, bien qu’une explication tant juste que totale est malaisée à trouver.

Une scène pastorale

 « La pastorale » est  un genre littéraire apparu dans l’antiquité (le roman grec Daphnis et Chloé  de Longus (II-IIIe) en est un exemple fameux), redécouvert  à la Renaissance et exploité jusqu’au XIX ème siècle par le romantisme. La pastorale  se situe dans  un cadre idyllique, propice aux amours raffinés et élégants, où la beauté est reine, magnifiée par tous les arts. Que le tableau soit une allégorie de la poésie, cela se perçoit par la présence d’instrument de musique : la flûte tenue par une jeune fille, le luth dans les mains du garçon de pourpre vêtu et le violon du berger. La poésie  est également symbolisée par les attributs des jeunes filles, la flûte et l’eau versée, symboles de vie et de fraicheur... On entendrait presque un air léger en regardant ce concert improvisé : il ne manque plus qu’Apollon et sa lyre. Poésie encore dans l’apparente insouciance des personnages et l’harmonie de leur groupe.  Des différences se remarquent : le rouge de l’ample costume du personnage central, certainement un riche et noble italien, ainsi que la complicité avec son ami,  et la coiffure « sauvage » de celui-ci,   contrastent avec le léger voile évitant la nudité des jeunes filles, la fine mousseline tombant de la jeune fille de gauche et le détachement de l’une envers l’autre.

La lumière s’échappe en douceur dans ce « concert champêtre », mais  les tonalités chromatiques sont ternes et peu variées : le beige et le vert dominent dans le paysage et le blanc cassé de la peau nue équilibre l’œuvre, organisée selon une  répartition pyramidale, que l’on retrouve dans le sujets religieux. Enfin, le blanc concentre le regard sur le jeune en rouge. La nature est profuse, de l’herbe au premier plan jusqu’à l’arbre méditerranéen massif au-dessous duquel se produit le violoniste esseulé. Le végétal est figuré avec une extrême précision, les feuilles de l’arbre ont chacune leur variation chromatique : on devine facilement qu’elles jauniront bientôt à l’instar de l’herbe de la colline du second plan. La présence d’une source abandonnée associée à une belle carafe –sans doute en cristal- et de l’architecture (une ferme ?), le pâturage des moutons, compose une scène accueillante, mais demeure intrigante. Ce paysage, beau dans sa désolation (accentuée par un ciel ombrageux) préfigure les toiles du peintre Hubert Robert deux siècles plus tard. On a rapporté la toile au mythe de l’Arcadie, cette région  idéale et prospère, à laquelle sont associés les dieux Pan et Hermès, là où Titien «  suggère une quiétude qui enveloppe délicatement la scène entière » (Les Chefs d’œuvre du  Louvre, édition place des Victoire, p.162)

Un sens plus profond... un air qui sonne faux ?

Cette scène pastorale fait ressortir des éléments obvies alors que  d’autres, demeurent obscurs. Par son improbabilité, elle semble irréelle. Les deux femmes sont en fait nées de l’imagination de deux mélomanes : ce sont des allégories de la musique, des créations fantasmagoriques dont la beauté n’a d’égale que celle de la musique supposée jouée. En fait, aucun des protagonistes ne joue vraiment (sauf le berger...) : celui du centre tient sa main en l’air, tandis que la nymphe de droite ne souffle pas. De la carafe ne coule aucun  filet d’eau. L’eau, comme le sablier, représente le temps, qui semble arrêté, comme pour préserver la jeunesse de ceux qui s’appliquent à rechercher le beau. Cette agréable  scène de musique s’avère presque inquiétante, une impression renforcée par le climat automnal : la nature se meurt, tout comme l’instant représenté. Cette toile évoque les Ambassadeurs du peintre flamand Holbein (1533). On y retrouve le thème du Memento Mori, de l’instant éphémère. On peut imaginer que les deux principaux personnages ont vieillis, celui vêtu de rouge  et son acolyte également sobrement vêtu. La comparaison ne s’arrête pas là : on y retrouve le luth et l’anamorphose qui évoque la fugacité de la vie.

La  lecture du  tableau propose deux interprétations plausibles. Il ne s’agit pas « d’inventer un sens » qui n’en serait pas un, et pour une toile dont nous ne connaissons pas encore tous les secrets. La première, qui établit un lieu entre le joueur de luth et le berger violoniste, serait liée au statut de l’artiste,  une forme de « critique sociale » dont le mot  serait ici un peu déplacé. Le personnage central est la clef de voute, car nous découvrons que le luth n’a pas de cordes ! Son jeu n’est qu’illusion, il trompe les personnages ainsi que nous-mêmes. Dans ce jeu social, alors qu’il concentre toute l’attention, c’est en définitive le petit violoniste qui joue véritablement : la preuve en est du mouton qui le regarde et de son archet tenu en l’air. Le caractère biblique figure dans cette parabole : le berger est le  véritable artiste, alors que les autres personnages, attirés par la richesse matérielle, lui tournent le dos. Il est même ignoré et rabaissé, lui que l’arbre réduit à une ombre.

La seconde hypothèse, plus connue, suggère au contraire,  que Titien aurait voulu faire passer le beau et l’art comme un langage universel. Le groupe des jeunes gens est distinct du berger. Ils s’opposent socialement, mais communiqueraient par le biais de la musique, dans une sorte d’harmonie, le tragique du violon compensant le festif du luth, les classes sociales étant ainsi reliées  par la musique et l’art en général. Dans cette relation entre la musique mondaine, et donc humaine,  et la musique divine qui serait représentée par la flûte de la nymphe, créature céleste inspiratrice, l’artiste apparait comme l’intermédiaire entre Dieu et les hommes et messager des dieux  grâce à son pinceau.

L’atmosphère qui se dégage de ce chef d’œuvre est empreinte de discrétion et de majesté. Lorsque le peintre impressionniste Edouard Manet a transposé le Concert champêtre dans le Déjeuner sur l’herbe (1863), en s’appuyant sur un  colorisme moderne, il semblerait que ce dernier a strapassé l’œuvre du maître, car de l’original se dégage une sensibilité et une ambiguïté, peut-être moins présentes dans cette interprétation. 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Pour approcher le bonsaï..."par Jean-Marc Fiancette

Erable par Arbres et Pots«  Pour approcher le bonsaï, il faut s’astreindre à une relation avec lui. Les soins nécessaires à son développement sont simples et demandent de la constance. C’est donc une relation qui se conçoit dans la durée et au quotidien. Le temps de l’arbre n’est pas le nôtre, et s’il l’est, ni lui, ni nous, n’en savons rien. Lui, s’inscrit dans le cycle du temps qu’il faut et du temps qu’il fait. On peut en dire autant du jardin. Un temps pour les feuilles, un temps pour les abandonner, un temps pour se reposer. D’ailleurs, est-il bien question de temps ? Le bonsaï me fait davantage penser à un gigantesque instant dilaté. Certains pêcheurs parlent volontiers du « sens de l’eau ». La limpidité ondulante d’une gravière provoque l’intuition d’une écaille ou telle couleur, d’un vif argent, d’une odeur ou d’un goût de l’eau. Certaines herbes de rivières, mêlées à l’eau d’été, laissent s’envoler cette odeur qui agit si fort sur l’âme.

 

Ame à forme d’eau, âme à forme d’arbre. Combien de temps faudra-t-il encore mettre un nom sur les choses ? Le « sens de l’arbre » se manifeste, lui, par une compréhension quasi-immédiate de sa structure, de son état phytosanitaire et surtout de la qualité de vie qui le traverse. Tout à coup, il nous est familier, proche depuis longtemps, depuis toujours pourrait-on dire. Si ce « sens de l’arbre » peut être suggéré, c’est bien par le bonsaï. Tout le travail de l’éleveur consiste à provoquer ce moment de contemplation, hors du temps, durant lequel, finalement, nous ne savons plus très bien ce qui se passe, si ce n’est à nouveau cet instant dilaté au sein duquel quelque chose en nous communie à quelque chose en lui, ou plus exactement, cet instant où nous avons enfin su nous taire.

 

On pourrait s’arrêter là et conclure que le bonsaï est une bien jolie chose. Et presque à notre insu, il va nous emmener beaucoup plus loin. Lorsque cette vibration expansive, venue d’on ne sait où et révélée par toute œuvre artistique, digne de ce nom, vous a englobé par cercles concentriques, elle va s‘élargir, jusqu’à une totale remise en question de la définition même d’ « espace ». Le jardin - fragment de  nature civilisée ou état de friche partiellement cultivée- nous amène « presque » naturellement à cet état d’esprit : du potager au parc, de  l’enclos miniature  au  cadre « grandeur nature », le jardin offre  un sas physique dans lequel tout est encore possible, école bien comprise de liberté où les fruits récompensent  une juste compréhension des choses »